Les braises qui s’éteignent : quand le français disparaît… et qu’on fait semblant de ne pas le voir
(This one will be in French only - Feel free to use DeepL for translation)
Je viens d’un endroit où, pendant un certain temps, le français n’était pas un “héritage” qu’on sortait les jours de fête. C’était une langue de trottoir. Une langue de comptoir. Une langue de voisinage.
Dans mon quartier de Manchester, au New Hampshire, quand j’étais enfant, on pouvait encore avoir quelques interactions en français chaque jour. Pas des conversations parfaites. Pas une performance identitaire. Juste des échanges normaux : une salutation, une blague, une commande, une question sur la famille. Avec des amis de mes parents, en marchant dans le coin, dans certains restaurants et clubs sociaux, dans presque tous les dépanneurs tenus par des familles francophones.

Puis j’ai vu le mouvement inverse — et je n’exagère pas : pas une lente érosion “naturelle”, mais une extinction accélérée. Comme un feu qu’on cesse d’alimenter, jusqu’à ce qu’il ne reste que de la chaleur sous la cendre.
Je me souviens très précisément de mon premier emploi, au milieu de mon adolescence : je travaillais au comptoir des charcuteries d’une épicerie, à trancher viandes et fromages, juste à côté de la Caisse populaire Ste-Marie. À ce moment-là, entre le tiers et la moitié de mes interactions au travail se faisaient en français, surtout avec une clientèle de 45 ans et plus. Ce n’était pas un symbole : c’était mon quotidien. Et puis, en quelques années, ce quotidien a cessé d’exister. Les mêmes visages vieillissaient, les mêmes voix se raréfiaient, et les nouvelles générations, elles, passaient à autre chose. Le français survivait encore… mais sous forme de traces : un accent, un nom de famille, une expression de grand-mère, un souvenir raconté au passé.
En 2013, après être passé par Boston, je suis revenu vivre dans ma ville natale. Et c’est là que l’ironie m’a frappé : c’est à Manchester — « chez moi » — que j’ai été pris d’un sentiment de nostalgie, presque de mal du pays. Pourquoi? Parce que mon quartier ne sonnait plus comme mon quartier. Il y avait une différence qu’on ne mesure pas sur une carte : l’ambiance, la musique humaine d’un endroit. Ce qui faisait que, même sans y penser, on appartenait.

Les interactions en français étaient devenues des braises. On pouvait encore en croiser, oui, mais elles ne formaient plus ce tissu social qui se reproduit de lui-même. Ce n’était plus une langue qui circulait naturellement : c’était une langue qu’on allait chercher, qu’on provoquait, qu’on retrouvait par hasard. Et quand une langue en arrive là — quand elle cesse d’être la voie “par défaut” d’un coin, d’une communauté, d’un quotidien — elle entre dans une phase dangereuse, parce qu’elle n’est plus portée par l’habitude. Elle dépend d’un effort constant. Et l’effort constant, sur deux ou trois générations, finit presque toujours par perdre.
C’est dans ce contexte que j’ai décidé de venir à Montréal — de venir au Québec. Et je choisis mes mots : je n’ai pas “déménagé au Canada”. J’ai choisi le Québec.
Pendant mes premiers mois ici, puis mes premières années, on me posait souvent la question — surtout des Canadiens installés à Montréal : “Pourquoi tu as déménagé au Canada?” Je répondais simplement que je n’avais pas choisi “le Canada” comme abstraction. J’avais choisi un endroit concret, une réalité précise : celle de pouvoir vivre, travailler, socialiser et être servi en français comme norme quotidienne. À ma connaissance, c’est ce que le Québec offre de manière unique à l’échelle de l’Amérique du Nord — au sens États-Unis et reste du Canada.
Ailleurs, on peut étudier en français, militer en français, résister en français. On peut créer des institutions remarquables, bâtir des écoles, défendre des services, gagner des batailles juridiques. Mais vivre en français sans que ce soit une négociation permanente? Vivre en français sans se sentir en permanence “minoritaire” dans l’air ambiant? C’est rare. Et c’est précisément parce que c’est rare que ça mérite d’être protégé avec sérieux, pas avec des slogans.
D’ailleurs, hors Québec, le recul est mesurable. Il ne s’agit pas d’un sentiment vague ni d’une nostalgie personnelle : les chiffres parlent. En Ontario, la proportion de personnes ayant le français comme langue maternelle est passée de 6,3% en 1971 à 4,2% en 2021. Dans une province en croissance, on peut se rassurer en regardant les nombres absolus… mais c’est justement l’illusion : quand une communauté augmente en chiffres bruts tout en diminuant en proportion, elle perd du poids institutionnel, du pouvoir culturel, et finit plus facilement reléguée à la catégorie “service spécialisé”. Le français cesse d’être un milieu; il devient une option.
Au Manitoba, le recul est encore plus net : le français langue maternelle représentait 6,1% en 1971, puis 4,0% en 2006. En 2021, la part des Manitobains ayant le français comme une de leurs langues maternelles est de 3,5%. On parle d’une baisse du poids démographique d’environ la moitié en un demi-siècle. Et quand le poids démographique baisse, la capacité de maintenir des institutions fortes devient une lutte permanente — admirable, mais épuisante.
Même au Nouveau-Brunswick, où la présence francophone est la plus structurante hors Québec, l’érosion existe. La langue maternelle française y représentait 33,8% en 1971 et 29,5% en 2021. Ce n’est pas une chute spectaculaire comme ailleurs, mais c’est un message clair : même là où le français a une base solide, l’équilibre peut glisser. Et quand l’équilibre glisse, on finit par vivre sur la défensive.
Le nerf de la guerre, c’est l’institutionnel. Une langue ne survit pas parce qu’on l’aime. Elle survit parce qu’elle est utile, disponible, valorisée, et soutenue par des infrastructures : écoles, programmes, universités, services, médias, lieux de travail, espaces publics. Sans ça, la langue devient une responsabilité individuelle — et une responsabilité individuelle, quand elle n’est pas épaulée collectivement, finit souvent par s’effacer.
Le gouvernement fédéral reconnaît lui-même l’existence d’un problème structurel en annonçant, dans son Plan d’action sur les langues officielles 2023-2028, des investissements visant notamment à contrer le sous-financement d’institutions en milieu minoritaire. Et sur le terrain, des exemples concrets ont marqué l’actualité et les communautés : en Ontario, la crise de l’Université Laurentienne et ses compressions ont touché des programmes en français, et un rapport du Commissariat aux services en français a conclu à des manquements aux obligations linguistiques lors de ces compressions. Au Manitoba, l’Université de Saint-Boniface a aussi documenté le sous-financement vécu par les institutions postsecondaires francophones en milieu minoritaire. Des organismes francophones ont d’ailleurs dénoncé de manière répétée le sous-financement qui affaiblit la qualité et l’accessibilité de l’éducation en français hors Québec.
Tout ça ne diminue en rien le courage des francophones hors Québec. Au contraire : ça explique pourquoi leur combat est si difficile. Et ça force une conclusion inconfortable : hors Québec, le français est souvent en mode survie. Il peut être vivant, vibrant même, mais il vit dans une logique de résistance.
Je veux aussi dire quelque chose clairement, sans tout mélanger : les injustices et atrocités subies par les Premières Nations — hier et aujourd’hui — sont réelles, documentées, et profondément honteuses. Des communautés vivent encore des crises d’accès à l’eau potable malgré des promesses répétées. Leur réalité mérite beaucoup plus que des paragraphes : elle mérite des décisions, des budgets, et un changement de posture. Je le mentionne ici parce qu’on ne devrait jamais parler de dignité culturelle ou de “nation” en Amérique du Nord sans se rappeler qui a payé le prix le plus violent de la construction de cet ordre social.
Revenons au Québec — parce que c’est ici que mon histoire personnelle rejoint la question collective. Je le dis franchement : j’aime Montréal. Je m’y suis construit. Mais aimer une ville, ce n’est pas nier ses dynamiques. L’anglicisation n’est pas qu’un slogan : elle se mesure. Dans la RMR de Montréal, la proportion de personnes parlant le français le plus souvent à la maison est passée de 71,3% (2016) à 69,2% (2021), pendant que l’anglais montait de 19,0% à 20,7%. Statistique Canada note aussi qu’entre 2001 et 2021, chez les travailleurs de la RMR de Montréal, la part de ceux qui parlaient principalement français à la maison a diminué, avec une hausse de l’anglais et des autres langues. Et l’OQLF observe des baisses du français comme langue d’usage au travail selon les régions métropolitaines, ce qui alimente un débat très concret sur la capacité du français à rester la langue commune dans certains milieux.
C’est ici que je reviens à une phrase qu’on n’ose pas assez dire : la gentrification signifie souvent aussi anglicisation. Pas toujours, pas mécaniquement, pas de façon identique partout. Mais souvent, parce que la gentrification s’accompagne d’une mobilité sociale et internationale qui pousse vers l’anglais comme langue “par défaut” du prestige, du commerce et du réseau. Et c’est aussi parce que l’anglais, objectivement, est la langue la plus rentable à court terme dans un marché nord-américain.
Je ne suis pas en train de blâmer des individus. Je décris une dynamique. La question n’est pas de pointer du doigt tel immigrant, tel étudiant, tel commerçant. La question, c’est : quelle est la norme sociale que nous installons? Et quel type d’État et de société voulons-nous être?
Je n’ai rien contre l’anglais. J’ai vécu en anglais. J’ai étudié et travaillé en anglais pendant des années. L’anglais est une langue magnifique, utile, puissante. Mais précisément parce que je le sais, je sais aussi ceci : si le français devient “optionnel”, il recule. Il recule dans les commerces. Il recule au travail. Il recule dans les choix scolaires. Il recule dans les habitudes. Et quand il recule assez longtemps, il cesse d’être une langue de vie : il devient une langue de cérémonie.
Moi, j’ai vu ce film dans mon quartier du New Hampshire. J’ai vu comment une langue passe du quotidien au patrimoine, puis du patrimoine à la nostalgie.
C’est pour ça que je le dis sans agressivité, mais sans naïveté : si le Québec veut être une nation francophone, il doit “talk the talk” et “walk the walk”. Pas en humiliant. Pas en excluant. Pas en culpabilisant. Mais en assumant clairement que la langue commune ne tient pas par chance : elle tient par volonté politique, par cohérence institutionnelle, et par un effort collectif qui rend la chose possible dans la vraie vie.
Ça veut dire, très concrètement, investir dans la francisation et la rendre compatible avec les réalités des gens : horaires, transport, garde d’enfants, soutien financier. Ça veut dire éviter les ruptures absurdes qui cassent des parcours déjà engagés : si on change un programme, on doit prévoir des transitions humaines, prévisibles, raisonnables. Ça veut dire mettre l’accent sur la capacité réelle de travailler en français, pas seulement “suivre un cours”. Et ça veut dire expliquer aux nouveaux arrivants — sans mépris — que le français n’est pas un décor : c’est le cœur de la participation sociale ici.
Je suis le fils d’un travailleur, issu d’une famille qui n’a pas eu tous les diplômes, dans un pays où les programmes sociaux sont minces et où l’échec coûte cher. Je sais ce que ça demande d’apprendre, de s’adapter, de survivre. C’est justement pour ça que je refuse l’hypocrisie : on ne peut pas exiger l’intégration en français sans donner les outils pour réussir en français. Protéger une langue, ce n’est pas seulement l’imposer; c’est la rendre praticable, accessible et valorisante pour ceux qui la prennent à bras-le-corps.
Je suis venu au Québec — je l’ai choisi — parce que je croyais, et que je crois encore, que c’est l’endroit en Amérique du Nord où l’on peut vivre pleinement en français et vivre aussi dans une société différente, avec une culture politique et sociale qui ne se résume pas au marché. Avec tout le respect que j’ai pour les francophones de l’Ontario, du Manitoba, du Nouveau-Brunswick — et j’en ai énormément — je ne pense pas que ça aurait été possible pour moi ailleurs au même niveau, avec la même densité, avec la même évidence.
Et c’est là le point central : quand on a quelque chose d’aussi rare, d’aussi précieux, d’aussi vivant, on ne le protège pas en le prenant pour acquis. On le protège en le transmettant. En l’outillant. En le rendant possible — pour les jeunes, pour les travailleurs, pour les nouveaux arrivants, pour tout le monde.
Sinon, un jour, on se réveillera comme je me suis réveillé à Manchester : chez soi, mais avec le sentiment que la maison a changé de langue. Et à ce moment-là, on pourra écrire toutes les lettres ouvertes qu’on veut, on pourra faire tous les discours qu’on veut : on aura déjà perdu ce qui compte le plus, c’est-à-dire le réflexe collectif, la normalité quotidienne, cette simplicité fragile qui fait qu’une langue n’est pas un combat — mais une vie.


J'habite à Côte-des-Neiges, dans un coin où la majorité des gens sont immigrants, des gens qui sont souvent admirables, en passant. J'ai vu plus d'une fois des nouveaux arrivants (j'aime cette expression qui dénote de l'accueil et de la générosité) manifester leur désarroi et leur incompréhension face à l'inaccessibilité des cours des francisation alors qu'ils voulaient tant partir du bon pied et s'intégrer à la société francophone.
Au cours des décennies, les erreurs que les dirigeants québécois ont faites par bigoterie sont immenses et leurs effets se font encore sentir. Le gouvernement actuel a agit exactement de cette façon, en poussant effectivement les immigrants vers le côté anglophone qui apparaît souvent plus attrayant.
On a besoin d'embrasser les immigrants, de leur donner les moyens de s'intégrer dans une société qui a compris l'interculturalité depuis des générations, pour ne pas dire depuis le début. Les gens qui arrivent ici ont choisi le Québec, souvent pour ses valeurs. Ils sont remplis de l'espoir de reconstruire leur vie dans un milieu meilleur, avec des valeurs qu'ils appellent depuis longtemps, et on les déçoit et brise cet espoir par un mentalité à oeillères et une vision comptable mesquine et à trop court terme.
Il faudrait peut-être à la tête du Québec un économiste social, une personne dotée de vision pour le développement de la société au lieu d'un comptable mesquin qui veut seulement équilibrer deux colonnes de chiffres sans avoir aucune vision de l'avenir et du développement d'une société dans un environnement qui représente autant de défis que la situation du Québec au milieu de l'Amérique du Nord, qui a été pendant si longtemps son terrain de jeu.
Les gens qui sont venus ici il y a 400 ou 500 ans étaient ceux qui refusaient le système hiérarchique de la France. Des gens qui pensaient autrement et voulaient interagir librement sans se soumettre au carcan d'un pouvoir centralisateur contraignant. Ils ont fait des alliances avec les peuples autochtones, ont commercé et échangé, ont pris des épouses parmi eux, une forme d'alliance, parfois à plus d'un endroit. Ils étaient peu nombreux mais n'ont pas pris les gens de haut, ne sont pas venus avec la mentalité hiérarchique du colonisateur typique. Ils n'ont pas fait d'extermination mais ont échangé de façon réciproque.
Même aujourd'hui, 10,000 noms de lieu français persistent aux États-Unis. Jusqu'en 1825, les quatre langues les plus parlées sur les Grandes Plaines des États-Unis étaient 3 langues autochtones et le français. Les scouts qui ont guidé l'expédition Lewis et Clark à travers ces Grandes Plaines étaient Canadiens Français. Le précurseur du Pony Express, le premier à traverser seul et en quelques jours de St-Louis à Santa Fe était un Québécois. Le mot musher vient très probablement de l'expression "marche, marche" que les anciens Canadiens Français disaient à leurs chevaux autant qu'à leurs enfants pour les faire avancer. C'est dire jusqu'où ces pionniers aventureux ont étendu leur influence.
La série De Remarquables Oubliés de Serge Bouchard raconte l'histoire de certains de ces personnages phénoménaux de notre passé. Sur la soixantaine d'épisodes, 30 sont encore disponibles sur le site de Radio-Canada, le reste à travers les archives de la société d'état.
L’esprit d'aventure, la curiosité et la soif d'inconnu et d'espace des Québécois a des racines profondes, tout autant que leur acceptation d'autrui. C'est pas pour rien que certains Canadiens du reste du Canada nous considèrent mélangés, métissés et non comme véritablement blancs, ce qui est merveilleux.
J'ai tendance à observer les traits des gens, une déformation de peintre probablement. Combien de fois ai-je remarqué les traits de bons Québécois dits de souche un peu partout et parfois demandé à quelqu'un s'il ou elle avait des ancêtres autochtones. Généralement on me parle d'un grand-père ou d'une grand-mère, donc ces traits sont bien là, tout comme les ressemblances avec de nombreux Latinos métissés. Les Latinos vivant au Québec remarquent ce fait dans nos traits; eux-mêmes constatent aux ressemblances qu'il y a eu mélange.
D'autres ont parlé de l'influence autochtone dans le besoin très québécois de consultation et de conciliation pour faire adopter des projets. Notre niveau d'antagonisme face aux différences humaines est moindre que ce qu'on trouve ailleurs au Canada et dans le continent.
C'est sur cette force d'acceptation et d'intégration qu'il faut miser, et non sur une mesquinerie étroite et un esprit de clocher qui n'ont pas d'avenir et n'ont pas vraiment existé au Québec avant la venue de religieux de France après la laïcisation de l'éducation là-bas à la fin du 19è siècle.
Merci pour ce texte posé, informatif, sans rhétorique et facilités. Question d’un Belge francophone: est-ce que le conflit grandissant avec les États-Unis a un impact sur la place et le rôle du français au Canada? Et est-ce que je me trompe ou Carney fait-il de gros efforts pour parler français? Que faut-il en déduire?